Félix Vallotton : Peintre de l’inquiétude

Félix Vallotton, Autoportrait, 1897 (32 ans). Huile à bord
Musée d’Orsay, Paris

Voir un tableau de l’œuvre de Félix Vallotton — comme nous l’avons fait le jour du vernissage de l’exposition Félix Vallotton : Peintre de l’Inquiétude — nous a fait nous demander pourquoi nous ne le connaissions pas davantage. Dans des peintures sombres et suggestives et des estampes épurées graphiquement, il a relaté le Paris de la fin du siècle comme aucun autre artiste de sa génération.

Félix Vallotton, Scène de rue à Paris, 1897 ;
Gouache & huile sur carton. Metropolitan Museum of Art, New York

Félix Edouard Vallotton (1865-1925) était un artiste très original dont les talents divers n’ont jamais été pleinement reconnus. Dans la première exposition américaine de son travail en près de 30 ans, le Metropolitan Museum of Art décrit sa carrière de peintre et de graveur à travers quelque 80 œuvres d’art de plus de deux douzaines de prêteurs (du 26 janvier 2020). Ses premières peintures et estampes modernistes comprennent des portraits étonnamment réalistes, des intérieurs mystérieux, des natures mortes luxuriantes et des paysages sombres.

Félix Vallotton Paresse (La Paresse), 1896; gravure sur bois.
Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

Vallotton était un observateur passionné de la vie urbaine, et ses illustrations furent fréquemment publiées dans des revues littéraires et des revues de gauche dans les années 1890. L’esprit incisif des gravures sur bois qu’il exécute à Paris dans les années 1890 lui fait une solide réputation dans les arts graphiques.

Félix Vallotton, Autoportrait, 1885 (20 ans); Huile sur toile.
Musée cantonale des Beaux-Arts de Lausanne, Lausanne, Suisse

Vallotton quitte Lausanne pour Paris à l’âge de 16 ans et étudie à l’Académie Julian, où il se forme auprès des peintres Jules Lefèbvre et Gustave Boulanger. Ses premières peintures révèlent un talent précoce et l’influence de la tradition réaliste d’Europe du Nord.

Félix Vallotton, Le Service du café, 1887 (22 ans);
Huile sur toile, Collection privée

Il est né dans une famille protestante suisse (pensez au calvinisme), inculquée aux auto-disciplines estimées de la précision (pensez aux montres suisses), de la ponctualité (trains suisses) et de l’économie (banques suisses). Ces qualités le distinguent en tant que jeune artiste à Paris et influencent son travail tout au long de sa carrière.

Les années 1890 sont une période de transition en France qui voit des tensions croissantes entre l’establishment bourgeois et les réformateurs sociaux, et Vallotton est engagé dans l’atmosphère politique. Mais nous n’avons rien trouvé qui suggère qu’il était autre chose que sympathique aux manifestants politiques – y compris son ami, l’anarchiste et critique d’art Félix Fénéon, accusé d’un attentat à la bombe et jugé pour ses convictions anarchistes en 1894.

Félix Vallotton, La manifestation, 1893; gravure sur bois

Bien qu’il ait vivement critiqué les valeurs de la classe supérieure parisienne, il semble que Vallotton ait entièrement exprimé ses opinions politiques par des déclarations artistiques ironiques.

Les commissaires de l’exposition font une grande partie des tendances révolutionnaires de Vallotton. Nous comprenons la volonté d’essayer d’améliorer la pertinence de l’exposition pour un public d’aujourd’hui, mais interpréter son travail à travers le prisme des attitudes politiquement chargées d’aujourd’hui peut déformer la compréhension de la réalité historique du monde de Vallotton et exagérer l’étendue de ses penchants anarchiques.

Vallotton a découvert qu’en manipulant habilement le contraste élevé du noir et blanc, le procédé de gravure en relief de la gravure sur bois était un médium particulièrement puissant pour illustrer la tension politique et satirique dans ses œuvres, même dans des images à petite échelle. Son travail a pu être inspiré par des démonstrations réelles, mais malgré le caractère politique évident de ces scènes, la position de l’artiste sur l’action représentée reste souvent ambiguë.

Félix Vallotton, La manifestation, 1893 ; gravure sur bois

En réalisant des illustrations pour la Revue d’avant-garde La Revue blanche, il rencontre des membres du cercle des Nabis, Pierre Bonnard et Édouard Vuillard en particulier. (Le nom Nabis est dérivé de l’arabe pour « prophète »). Révolutionnaires stylistiques, les Nabis se sont inspirés du style post-impressionniste de Paul Gauguin, et des gravures sur bois japonaises populaires. Abandonnant les illusions de profondeur et de tridimensionnalité, ils ont abandonné la perspective linéaire et la modélisation.

L’art de Vallotton du milieu des années 1890 s’alignait sur leurs motifs décoratifs, leur technique informelle et leurs contrastes de couleurs extrêmes, car il avait déjà commencé à produire des coupes de bois inspirées des couleurs plates et des formes silhouettées des estampes japonaises ukiyo-e. Les contrastes nets et précis qu’il avait développés dans sa fabrication d’estampes ont éclairé sa technique de peinture nabiste.

Cet artiste suisse était un acteur déroutant et anormal des milieux artistiques parisiens, appelé le nabi étranger. « Énigmatique » est un mot utilisé à plusieurs reprises pour décrire son travail tout au long de sa carrière.

L’un des moments forts du spectacle est la célèbre série de gravures sur bois de scènes d’intérieur ombragées de Vallotton, Les intimités. Publiés dans la Revue blanche en 1898, ils explorent les subtiles dynamiques de pouvoir entre partenaires romantiques et les hypocrisies de la vie bourgeoise. Avec ses lignes simples et sa silhouette noire, ces récits discrets et troublants sont truffés de mensonges, de tromperies, de subterfuges et d’ambiguïtés.

Félix Vallotton : Peintre de l’inquiétude, Vue d’installation, Les intimités

 » Je pense que je peins pour des gens qui ont la tête plate mais qui ont un vice tacite au fond d’eux. » – Félix Vallotton

A suivi cette série d’estampes provocantes avec plusieurs tableaux explorant les mêmes thèmes.

Félix Vallotton, Le Mensonge (Le Mensonge), 1898; Huile sur planche d’artiste.
The Cone Collection, Musée d’art de Baltimore, Maryland

Il peint fréquemment des scènes intimes d’interactions entre hommes et femmes, parfois dans des restaurants, parfois au théâtre — suggérant souvent la séduction ou la coercition, suggérant rarement la romance ou l’amour.

 » Il n’aime que l’amertume  » ( » Il ne se régale que d’amertume. ») – Jules Renard, se référant au plaisir morbide de Vallotton à observer les dures réalités de la vie

Lorsqu’on lui demande ce qui sous-tend les récits ambigus de l’art de Vallotton, Ann Dumas, qui a conçu et commissaire de l’exposition, dit :  » Je pense qu’enigma est de quoi il s’agit. C’est toujours un homme et une femme qui interagissent dans un intérieur bourgeois plus que légèrement claustrophobe « , explique-t-elle. « On ne sait jamais vraiment quelle est la relation, quelle est la transaction. Vous avez toujours l’impression que c’est une sorte de relation illicite. »

Félix Vallotton, Le blanc et le Noir, 1913; Huile sur toile.
Kunstmuseum Bern, Villa Flora, Winterthur, Suisse

Alors qu’il avait ouvertement satirisé la bourgeoisie française, Vallotton se marie dans leurs rangs en 1899, rejoignant la célèbre famille de marchands d’art Bernheim-Jeune. Le mariage avec Gabrielle Rodriques-Enriques apporte une sécurité financière et signifie la fin de la gravure comme source de revenus essentielle. Par la suite, Vallotton se consacre exclusivement à la peinture, partageant son temps entre les hivers à Paris et les étés en Normandie avec Gabrielle et sa famille.

Il a cultivé une manière unique de raconter des histoires — équilibrant le réalisme figuratif avec une ombre amorphe menaçante.

Félix Vallotton, Dîner à la lampe, 1899;
Huile sur carton montée sur bois. Musée d’Orsay, Paris

L’été dans la campagne normande l’amène à peindre d’autres paysages. Avec un appareil photo Kodak récemment inventé à la main, il a pris des instantanés de paysages qui lui plaisaient, ou il a dessiné sur place, puis a composé des peintures dans son atelier, les appelant paysages composés. Il a simplifié ses compositions en zones de couleur – rappelant ses premières gravures sur bois – créant des abstractions de la nature.

Félix Vallotton, Clair de lune/ Clair de lune, vers 1895;
Huile sur toile. Musée d’Orsay, Paris, France

Félix Vallotton : Peintre d’inquiétude, Vue d’installation

Esprit subversif largement disparu de son œuvre après 1900. Selon le texte mural de l’exposition,  » Le nu féminin est devenu le sujet principal de Vallotton. (…) Toujours observateur détaché, Vallotton s’est appuyé sur une seule esquisse de son modèle tirée de la vie, puis dans l’atelier, il a peint son sujet avec des contours imperceptibles et des surfaces impeccables. »

Félix Vallotton, Nude Seem Fom Behind In An Interior, 1902
Kunsthalle Bremen, Der Kunstverein, Brême, Allemagne

 » Les visiteurs peuvent être surpris « , dit Dumas à propos de l’exposition, « de voir à quel point il change avec le temps. » À mesure qu’il mûrit « , il devient obsédé par le peintre néo-classique français Jean-Auguste-Dominique Ingres et développe ce réalisme froid et tranchant. »

L’exposition comprend plusieurs portraits saisissants de Vallotton, dont deux autoportraits et une charmante vue en 3/4 de sa femme, Gabrielle.

Félix Vallotton, Gabrielle Valloton, 1905; Huile sur toile.
Musée des Beaux-Arts, Bordeaux, France

Son portrait de la collectionneuse et écrivaine expatriée américaine, Gertrude Stein, la dépeint comme extrêmement solide et sans émotion. Il a été peint un an après que Pablo Picasso a fait son portrait d’elle, et les deux sont exposés ici côte à côte. Stein n’aimait pas l’image et décrivait Vallotton dans son autobiographie comme « un Manet pour les impécunieux. »Cela semble un peu méchant et supercilieux, car apparemment l’artiste lui a offert le portrait en cadeau! (On dit qu’elle n’aimait pas non plus le rendu de Picasso.)

Portraits de Gertude Stein
Gauche : Pablo Picasso. 1905–06. Metropolitan Museum, New York NY
À droite : Félix Vallotton, 1907. Musée d’art de Baltimore, Baltimore MD

Vallotton a prospéré dans l’atmosphère d’instabilité sociale et de créativité en roue libre qui caractérisait Paris au début du siècle. Cette exposition explore la trajectoire de sa carrière, révélant de nombreux changements dans son style artistique, son sujet et le médium dans lequel il a travaillé.

 » Sa vision était singulière, poursuivie avec une détermination singulière toute sa vie. »

Hmmm maybe peut-être est-il temps de planifier un petit voyage?

Metropolitan Museum of Art
1000 Fifth Avenue, New York, NY
212-535-7710

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