Théroigne de Méricourt, Anne-Josèphe (1762-1817)

Activiste pendant la Révolution française, prônant notamment l’égalité des femmes, y compris le droit au port d’armes, qui fit l’objet de nombreuses légendes, et, tragiquement, une figure marquante de l’histoire de la folie. Variations de nom: Theroigne de Méricourt; Mme Campinado. Prononciation : AWN sho-SEFF tay-ROYN der MERRY-coor. Née Anne-Josèphe Terwagne le 13 août 1762 à Marcourt (Luxembourg), Belgique; morte d’une pneumonie à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris le 8 juin 1817, et enterrée dans le fossé du cimetière de l’hôpital; fille de Pierre Terwagne (1731-1786, paysan propriétaire) et d’Anne-Elisabeth Lahaye (1732-1767); eut peu (voire aucune) éducation formelle; jamais mariée; enfants: (avec un homme inconnu) fille, Françoise-Louise Septenville (décédée en 1788).

Rencontre Mme Colbert et échappe à la vie d’un drudge (1778) ; a des liaisons avec un officier anglais (1782-87 ?), et le Marquis de Persan (c. 1784–c. 1793); est allé en Italie avec le castrat Tenducci (1788-89); a été à Paris lors de la chute de la Bastille et à Versailles lors de la marche des femmes d’octobre (1789); a aidé à fonder Les Amis de la loi et a parlé au Club des Cordeliers, mais s’est rendu en Belgique pour éviter une éventuelle arrestation (1790); enlevé par des émigrés français, emprisonné et interrogé par les autorités autrichiennes, mais libéré à Vienne (1791); est revenu en France, est devenu un militant prônant une nouvelle révolution et l’armement des femmes, et a participé à l’assaut des Tuileries (10 août) qui a renversé la monarchie (1792 ); il tente de prêcher la réconciliation politique mais est fouetté comme un Girondin par une foule de femmes jacobines (1793) ; arrêté pendant la Grande Terreur mais est certifié fou (1794) ; est enfermé dans des asiles, dont l’Hôtel-Dieu et La Salpêtrière (1795-1817).

Lorsque la Révolution française débute au printemps 1789, Anne-Josèphe Théroigne est à Paris, encore jeune (27 ans) femme de moyens. Parce que la source de son argent n’était pas claire, elle était soupçonnée d’être une femme gardée. La vérité était plus compliquée. Pendant la Révolution, d’ailleurs, des légendes la concernant ont grandi et ont été embellies pendant une grande partie du 19ème siècle, légendes que la recherche historique a détruites.

Anne-Josèphe Terwagne, née le 13 août 1762, est l’aînée des enfants de Pierre Terwagne, prospère propriétaire paysan, et de sa première épouse Anne-Elisabeth Lahaye. Terwagne était l’orthographe wallonne d’un nom commun dont la version francisée était Théroigne. L’addition de Méricourt, qu’Anne n’a jamais utilisée, a été inventée par la presse royaliste pendant la Révolution et était une corruption de Marcourt, son village natal, qui se trouve sur l’Ourthe dans la région des Ardennes à environ 50 miles au sud de Liège dans la province de Luxembourg en Belgique actuelle. À sa naissance, Marcourt appartenait à l’Évêché de Liège, qui faisait partie de l’Empire d’Autriche.

L’enfance d’Anne fut misérable. Sa mère eut deux fils, Pierre-Joseph (né en 1764) et Nicolas-Joseph (né en 1767), mais mourut après la naissance de Nicolas. Pierre se remarie, tandis qu’Anne est envoyée chez une tante à Liège, qui la place dans un couvent pendant plusieurs années jusqu’à ce que cela s’avère trop cher. La jeune fille a ensuite fait la navette entre sa tante, sa belle-mère et ses grands-parents paternels, qui l’ont tous maltraitée ou humiliée. Son père sombrant dans la ruine à cause de procès, Anne s’enfuit à Limbourg, où elle est vacher pendant un an avant de devenir gouvernante à Liège. En 1778, sa fortune tourne lorsqu’elle devient la compagne d’une Mme Colbert à Anvers. Pendant quatre ans, Anne a vécu et voyagé avec cette femme gracieuse, qui l’a initiée à la haute société, à la littérature et surtout à la musique. Ambitieuse et impulsive, rêvant d’une carrière de chanteuse, et dotée d’une belle apparence — pas vraiment belle, mais jolie et petite, avec des cheveux châtains, des mains et des pieds délicats, et une silhouette à taille fine – Anne était mûre pour la cueillette lorsqu’en 1782 elle rencontra un officier anglais. Il l’a emmenée en Angleterre avec des promesses de mariage lorsqu’il a reçu son important héritage.

Jusqu’à ce qu’Anne revienne d’Italie à Paris en mai 1789, sa vie devient un enchevêtrement typique des courtisanes, qui lui prête un certain air de mystère. L’officier anglais reçut bientôt un héritage, mais refusa de l’épouser, bien qu’il lui donna une somme considérable, 200 000#, qu’elle investissait en actions et en bijoux. À un moment donné, elle donna naissance à une fille, Françoise-Louise Septenville, qui mourut au printemps de 1788; l’officier refusa de reconnaître la paternité, et le nom de Septenville est un mystère. Elle a également contracté la syphilis, a été guérie (soi-disant) par le mercure, mais s’est plainte par la suite de douleurs, de problèmes digestifs et de fatigue. À Paris, en 1784 ou 1785, elle rencontre Anne—Nicolas Doublet de Persan, marquis de Persan (né en 1728), haut fonctionnaire au ministère des Finances, auprès duquel elle dépose 50 000# en échange d’une rente de 5 000 par an – probablement un moyen de cacher son statut attendu de femme gardée. Apparemment, elle a donné peu ou pas de satisfaction au marquis; il se plaignit de devoir la payer (ce qu’il fit avec des retards, peut-être jusqu’en 1793) alors qu’elle l’ignorait pour poursuivre d’autres amants et ses ambitions musicales. Au milieu des années 1780, elle était connue dans la société sous le nom de Mme Campinado (un nom dans la famille de sa mère) et attira l’attention en apparaissant seule en public et en portant des bijoux sans révéler la source de sa richesse.

Anne chantait apparemment à l’occasion à Londres, mais probablement pas à Paris. Peut-être dès 1785, elle envisage de se rendre en Italie avec le ténor italien Giacomo Davide (1750-1830) pour une formation musicale. Il a reculé, mais en 1788, peut—être après la mort de sa fille, elle a visité son lieu de naissance — où pour sauver les apparences, elle s’est présentée comme la veuve d’un colonel anglais nommé Spinster – puis s’est rendue en Italie avec le célèbre castrat Giusto Ferdinando Tenducci (v. 1735-1790), un râteau, profondément endetté, qui espérait sans doute mettre la main sur son argent. Bien qu’elle l’ait poursuivi avec succès pour rupture de contrat, elle est restée en Italie pendant un an, principalement à Gênes. À court d’argent, elle arrive à Paris le 11 mai 1789.

Telle était son existence instable lorsqu’elle fut reprise par la Révolution française. Théroigne embrassa avec ferveur la promesse de liberté de la Révolution,  » Car j’ai toujours été extrêmement humilié par la servitude et les préjugés sous lesquels l’orgueil des hommes a retenu mon sexe opprimé. »Elle a commencé à fréquenter les arcades du Palais Royal et à y acquérir une éducation politique grâce aux commérages. Pour circuler plus librement et  » éviter l’humiliation d’être une femme », elle s’habille comme un homme, vêtue d’un habit d’équitation blanc, bleu ou rouge et d’un chapeau rond à bord retourné et d’une plume noire. Elle n’aida pas à diriger la prise de la Bastille le 14 juillet, comme le dit plus tard la légende, mais en entendit parler au Palais Royal ; elle revêtit la cocarde tricolore et, le 17, marcha avec la foule qui escortait Louis XVI à Paris pour faire amende honorable.

Totalement absorbée maintenant par le drame révolutionnaire, le 18 août, elle prend une chambre à Versailles près du château pour assister aux séances de l’Assemblée nationale. Son auto-éducation a progressé lorsqu’elle s’est rendu compte qu ‘ »ici se trouvaient les Gens confrontés face à face à des Privilèges. » Elle est devenue incontournable dans la galerie des visiteurs, chaque jour dans son habit d’équitation, et a fait la connaissance de Jérôme Pétion et de François Beaulieu, le frère de l’abbé Sieyès. Le 5 octobre, elle voit arriver de Paris une foule de femmes cherchant  » le boulanger  » (le roi Louis) et sa femme (Marie-Antoinette). Théroigne se mêla à nouveau en tant que spectatrice, bien qu’elle ait peut-être exhorté les gardes nationaux voisins à arrêter certains des députés aristocratiques. Elle ne suivit pas la foule et le roi à Paris le 6, mais ne revint que lorsque l’Assemblée s’y installa le 19.

Aucune de ses activités ne ressemblait aux contes imprimés trois mois plus tard par Les Actes des apôtres, un journal royaliste, qui disait qu’elle avait elle-même levé la foule d’Octobre, distribuant de l’argent du duc d’Orléans, et qu’elle était montée devant elle à Versailles et de retour à cheval (ou à califourchon sur un canon), vêtue de rouge, sabre (ou lance) à la main et pistolets à la ceinture. Thomas Carlyle et d’autres historiens se sont ensuite emparés de l’image, Alphonse de Lamartine en particulier la romantisant au-delà de la mesure.

In Paris again, Théroigne continued to attend every Assembly session and began to conduct a salon. Numerous prominent figures were said to have attended—Pétion, Brissot, Camille Desmoulins, Marie-Joseph Chénier, Anacharsis Cloots, Fabre d’Églantine, Basire, Gorsas, Barnave, Saint-Just, Momoro—but the regulars were secondary types, such as Augustin Bosc d’Antic (a friend of Mme Roland ), Bernard Maret (the future Duc de Bassano), Méjean de Luc, François Beaulieu, and Gilbert Romme (1750–1794). Mathématicien, théoricien politique et futur membre de la Convention, Romme, comme Théroigne, fut réveillé par la Révolution et voulut jouer un rôle. Elle lui inspira la fondation d’un des premiers clubs politiques, Les Amis de la loi, qui avait pour but de rassembler toutes les informations possibles sur l’Assemblée, de faire avancer les réformes et d’éclairer les masses sur leurs nouvelles libertés.

Les Amis se sont d’abord réunis dans les chambres de Théroigne, à partir du 10 janvier 1790. Elle était la seule femme membre et a été archiviste jusqu’au 21 février. Le club, qui n’a jamais dépassé les 20 membres, a eu trop de points de vue contradictoires et s’est réuni pour la dernière fois le 17 mars. (À cette époque, les Amis de la Constitution, le fameux Club Jacobin

, avait vu le jour avec un programme similaire et se développait rapidement.) Théroigne, à son grand dam, ne trouva personne à part Romme (qui la laissa tomber actuellement) favorable à l’égalité des droits pour les femmes. Le club a également refusé d’admettre son frère Pierre, au motif spécieux qu’il (un Wallon) ne connaissait pas le français. Et, finalement, elle n’a pas réussi à faire en sorte que le club s’affilie au Club des Cordeliers. Sentant probablement le déclin des Amis, elle s’était rendue aux Cordeliers le 20 février pour tenter d’être admise. Autorisée à s’adresser au club, elle prononce un discours passionné appelant à loger l’Assemblée nationale dans un Temple de la Liberté érigé sur le site de la Bastille démolie. Elle a été applaudie avec enthousiasme – et a découvert son don pour l’oratoire – mais le projet a été enterré dans un comité et elle s’est vu refuser l’adhésion à cause de son sexe. Pour couronner ces embûches et ces échecs, sa tentative de fonder un Club des droits de l’homme après la disparition des Amis a fait long feu.

Pendant ce temps, Théroigne était devenue la cible d’attaques vicieuses des journaux royalistes, à partir du 10 novembre 1789, dans Les Actes des apôtres. Que  » la Belle Liégeoise « , comme on l’appelait bientôt, était une présence vocale tous les jours dans la galerie de l’Assemblée, habillée de façon flamboyante, et menait un salon auquel assistaient des révolutionnaires de premier plan suffisait à en faire une cible. Les Actes, Petit Gauthier, Sabbats Jacobites et Apocalypse la calomnièrent sans pitié, l’accusant d’être la pute des révolutionnaires, se complaisant dans la débauche et la convoitise du sang. Elle rejoint Germaine de Staël et Marie-Antoinette, non moins, comme sujet de prédilection des histoires scabreuses, des caricatures obscènes, et même le texte d’une pièce de théâtre dans les Actes (Théroigne et Populus ou le triomphe de la démocratie, imprimé séparément en 1791) racontant son  » mariage  » avec une députée actuelle, Marie-Étienne Populus, dont le nom ( » le Peuple « ) suggérait des possibilités satiriques infinies. Ironiquement, elle était en fait devenue assez résistante aux avances des hommes qui l’entouraient.

Armons-nous ; nous en avons le droit par nature et même par la loi. Montrons aux hommes que nous ne leur sommes pas inférieurs, ni en vertus ni en courage.

— Théroigne de Méricourt

Découragée et harcelée, Théroigne était également à court d’argent, ayant mis en gage des objets de valeur depuis septembre 1789. Au printemps suivant, elle changea de résidence et de nom, peut-être en apprenant que l’enquête du Châtelet des Jours d’octobre avait entendu un témoin la mentionner. (Seulement 5 des quelque 400 l’ont fait.) Fin mai, elle était de retour à Marcourt.  » J’ai quitté la Révolution française sans trop de regrets « , dira-t-elle plus tard. Pendant quelques mois, elle vit heureuse parmi ses parents à Marcourt et Xhoris et cherche même à acheter des terres et à s’installer. La Révolution, cependant, la tenait toujours. En décembre 1790, elle écrit à son banquier qu’elle a l’intention de rentrer à Paris dans dix mois. Tout en faisant profil bas — les Pays-Bas autrichiens bouillonnaient à cause des débordements de la France —, elle soutenait les plaintes de certains paysans et ouvrait sa porte aux patriotes locaux. Par ses indiscrétions, sa présence est connue des royalistes émigrés français à proximité et de là des autorités autrichiennes jusqu’à l’empereur du Saint-Empire romain germanique Léopold II lui-même.

Pour sauver les apparences, les Autrichiens ont fait en sorte qu’elle soit saisie par des émigrés français. Le 15 janvier 1791, elle est enlevée de nuit dans une auberge de La Boverie (hors Liège) par deux nobles et un ancien sergent se faisant passer pour des amis. À Fribourg, ils l’ont livrée aux Autrichiens, qui l’ont emmenée à Kufstein, la forteresse-prison tyrolienne interdite, arrivée le 9 mars. Malgré les précautions, la nouvelle de l’arrestation de Théroigne a fuité et a brièvement soulevé des tensions internationales.

Les Autrichiens, croyant la presse royaliste, la considéraient comme une prise de prix. Ils la soupçonnaient d’être une espionne jacobine envoyée aux Pays-Bas pour susciter la rébellion, mais ils voulaient surtout qu’elle révèle son rôle dans les Jours d’octobre (croyant qu’elle avait comploté pour tuer Marie-Antoinette) et les informer du fonctionnement interne et du personnel du mouvement révolutionnaire. Du 29 mai au 28 juillet, le conseiller Aulique François de Blanc l’interroge et lui ordonne également d’écrire son autobiographie. (Il a été publié pour la première fois en 1892 sous le titre her Confessions.) Fonctionnaire honnête et courageux, il conclut qu’elle n’était pas une espionne, que les « aveux  » qu’elle a faits à ses ravisseurs étaient des fabrications et que la presse royaliste n’était absolument pas fiable. De façon inquiétante, un éminent médecin appelé pour l’examiner a noté que son état mental « justifie toute appréhension. »Elle a été emmenée à Vienne (arrivée le 14 août) et a été interviewée par le Chancelier impérial, le prince Kaunitz, et, dans le plus grand secret vers le 25 octobre, par Léopold lors d’une audience dont le contenu n’a jamais été divulgué. L’empereur sagace décida de la libérer, espérant probablement freiner la montée des discussions sur la guerre en France et pensant peut-être qu’elle pourrait s’avérer utile plus tard, car elle, sujet autrichien, n’avait jamais exprimé de déloyauté ou de manque de respect envers lui. Ayant promis qu’elle ne quitterait pas son domicile sans autorisation, Théroigne est libérée le 25 novembre et arrive à Bruxelles le 25 décembre.

À peine trois semaines plus tard, elle était à Paris pour faire revivre son salon. Sans doute l’atmosphère étouffante de Bruxelles et de Liège, favorisée par l’échec de la révolution là-bas et la surveillance des autorités, la fit aspirer à l’air libre de la France. De plus, la procédure du Châtelet avait été annulée le 15 septembre 1791. Son retour rapide, cependant, a toujours alimenté un soupçon qu’elle était maintenant un agent autrichien — encore plus de mystère — mais aucune preuve tangible ne l’appuie.

Pendant les huit mois suivants, Théroigne joue son rôle le plus actif pendant la Révolution. La monarchie constitutionnelle mise en place en 1791 était déjà assiégée. Théroigne se range du côté des Girondins (ou Brissotins), républicains jacobins modérés plutôt favorables aux droits des femmes et prônant une guerre à l’étranger pour mettre fin à la monarchie. Les Montagnards, Jacobins de gauche tenant compte de Robespierre, étaient en désaccord sur les deux points et étaient plus franchement républicains. Le 26 janvier 1792, le Club des Jacobins la salue comme une héroïne de la liberté et l’invite à prendre la parole le 1er février. Au lieu de raconter ses aventures, elle lança un appel éloquent dans son français accentué de wallon à la guerre contre les émigrés et les « despotes » (bien qu’elle ne parlât jamais mal de Léopold). Elle attendait avec impatience la libération de son pays natal, assurant au Club que la Révolution avait plus de partisans à l’étranger qu’ils ne l’imaginaient. Elle a également lancé une idée qui avait été entendue de temps en temps depuis 1789, à savoir que des légions de femmes soldats (« amazones ») devraient être formées.

L’idée a circulé pendant les semaines fébriles qui ont conduit à la déclaration de guerre à l’Autriche le 20 avril. Le 6 mars, Pauline Léon et 300 autres personnes ont adressé une pétition à l’Assemblée législative (successeur de l’Assemblée nationale) pour permettre aux femmes de s’armer; et, le 11 mars, Théroigne convoque des femmes à se rassembler sur le Champ de Mars pour des forages, mais sans grand succès. Entre-temps, elle demande aux Jacobins le 4 mars de parrainer une manifestation patriotique pour accueillir les 40 soldats amnistiés du régiment de Châteauvieux qui avaient été envoyés aux galères en 1790 pour mutinerie contre leurs commandants royalistes à Nancy. Les Jacobins le votèrent, mais le 24, Théroigne adressa une pétition au conseil municipal de Paris, qui l’approuva. Le lendemain, elle participe à un banquet civique sur les Champs-Élysées suivi d’une marche chez les Jacobins puis à la salle de la Société fraternelle des Minimes de la rue Saint-Antoine, où elle prononce un grand discours sur les projets amazoniens, prônant l’égalité des sexes et rejetant l’idée que les femmes doivent être confinées aux soins du foyer :  » Revenons à l’époque où les femmes de Gaule débattent avec les hommes dans les assemblées publiques et combattent aux côtés de leurs maris contre les ennemis de la liberté. »

Théroigne travailla fiévreusement parmi les femmes du faubourg Saint-Antoine pour organiser un club politique et former un bataillon d’amazones. Ça ne devait pas l’être. Selon certains témoignages, elle a été attaquée par une foule le 12 avril et n’a échappé à un coup de fouet que parce que les autorités voisines l’ont enlevée sous escorte armée. Le lendemain, au Club des Jacobins, une délégation de Saint-Antoine dénonça ses activités, disant qu’elle attirait les femmes loin de leurs tâches domestiques et qu’elle avait utilisé sans autorisation les noms de Santerre, Collot d’Herbois et Robespierre. Santerre la défend modérément, mais l’exhorte à  » renoncer à des projets de cette nature. Humiliée, elle ne joue aucun rôle visible lors de la fête de Châteauvieux le 15 — manifestation massive des révolutionnaires radicaux et triomphe du peintre et maître de concours Jacques-Louis David. Son humiliation a été couronnée le 23 avril au Club des Jacobins. Girondins et Montagnards venaient maintenant en guerre ouverte. Théroigne, qui avait ouvertement pris le parti girondin, fut moquée par le montagnard Collot d’Herbois pour avoir supposé, en tant que femme, avoir des opinions politiques. Enragée par les rires moqueurs, elle a voûté la balustrade de la galerie et a chargé à la tribune en exigeant d’être entendue. Le président suspend la séance pendant le tumulte qui s’ensuit.

Après cela, l’activité de Théroigne est devenue épisodique. L’invasion étant imminente, elle aida probablement à organiser la manifestation du 20 juin ( » La Visite au Roi « ) prônant une politique de guerre plus radicale, mais on ignore si elle était dans — et encore moins dirigée — la foule qui envahit les Tuileries. Sa présence lors de l’assaut du 10 août qui mit fin à la monarchie fut cependant largement remarquée. Vêtue d’un habit de cavalier bleu, portant des pistolets et un poignard, et sous l’emprise d’une intense excitation — se comportant désormais comme ses ennemis l’avaient toujours représentée — elle exhorta une foule déjà assoiffée de sang devant les Feuillants à tuer les 22 prisonniers royalistes qui s’y trouvaient. Onze s’échappèrent ; parmi les neuf qui furent égorgés, on compte François Suleau, un éditeur royaliste enragé des Actes des apôtres, qui selon certains récits, probablement à tort, fut poignardé par Théroigne elle-même. Elle prend alors la tête de l’assaut final des Tuileries et est l’une des trois femmes (avec  » La Reine  » Audu et Claire Lacombe) décorées par les soldats marseillais (les fédérés) qui dirigent l’insurrection. Après le 10 août, Théroigne se retira de la scène publique, n’apparaissant que brièvement, et tragiquement, en mai 1793. Elle n’a pris aucune part aux Massacres de septembre, légende encore au contraire. Elle fréquentait probablement les clubs, tenait une sorte de salon, assistait à la Convention, à la législature de la nouvelle République, et a peut-être essayé d’écrire ses mémoires. Il est certain qu’elle était en difficulté financière ; en janvier 1793, elle habitait une chambre au 273 rue Saint-Honoré, peut-être aidée par l’abbé Sieyès, qui y habitait.

Elle a refait surface au début du mois de mai en tant qu’auteur d’une feuille large appelant à la conciliation politique face à la montée de la violence domestique et à une menace renouvelée d’invasion. Les Girondins, dominants depuis le 10 août, perdaient rapidement face aux Montagnards ; par conséquent, son appel à la conciliation était forcément rejeté comme plaidoirie girondine. Ce manifeste, malgré une syntaxe troublante et une construction diffuse, contenait une analyse remarquablement aiguë de la situation politique et militaire actuelle. Fait intéressant, elle a mis en garde contre les agents autrichiens travaillant pour la guerre civile. Son remède aux troubles domestiques, cependant, semblait au mieux chimérique et contrastait radicalement avec son « féminisme militaire » d’il y a un an. Elle a appelé à l’élection de six femmes vertueuses et sages dans chaque section parisienne qui, vêtues de ceintures tricolores, « auraient pour tâche de réconcilier et d’unir les hommes citoyens » et de surveiller leur comportement dans les assemblées de section, où elles réprimanderaient les mécréants. Sans surprise, sa proposition n’est allée nulle part.

Quelques jours plus tard, le 15 mai, elle a reçu une blessure dont elle ne s’est jamais complètement remise. Une bande de femmes (mégères), dirigée par la sympathisante jacobine Claire Lacombe, empêchait leurs opposants d’accéder à la galerie de la Convention. Théroigne, arrivant comme à son habitude, est dénoncée comme une  » Brissotine  » et harcelée par les femmes, qui lèvent ses jupes et la fouettent sauvagement sur ses fesses nues à l’entrée de la Convention. Selon certains récits, Jean-Paul Marat, un Montagnard qu’ils vénéraient, est heureusement arrivé et l’a emportée. Mais son humiliation était profonde — et avait été infligée par des femmes.

Après cette triste affaire, Théroigne se retire de la vie publique. Elle présentait depuis longtemps des symptômes de maladie mentale et, au cours des mois suivants, elle sombra lentement vers un état désespéré. Elle a probablement travaillé sur ses mémoires jusqu’à ce que, le 27 juin 1794, pendant la Grande Terreur, elle soit arrêtée sur des soupçons, probablement pour des paroles inconsidérées à des voisins. Son frère Nicolas, résidant à Paris, avait parallèlement fait appel pour qu’elle soit placée sous sa garde. Le 26 juillet, veille de la chute du Comité de sécurité publique, elle écrit une lettre mi-logique, mi-délirante à Saint-Just, un député puissant, pour lui demander son aide. Il a été exécuté avant de le recevoir. Le 20 septembre, Théroigne a été officiellement déclarée folle et, le 11 décembre, elle a été libérée sous la garde de son frère. Au début de 1795, il la fait engager à la maison de fous du faubourg Saint-Marceau. En 1797, elle est connue pour être à l’Hôtel-Dieu. Le 9 décembre 1799, elle est transférée à l’Hôpital de La Salpêtrière ; le 11 janvier 1800, aux Petites-Maisons ; et enfin de retour à La Salpêtrière le 7 décembre 1807, où elle meurt le 8 juin 1817.

L’état de Théroigne dans ces dernières années était pitoyable : enfermée dans des asiles infernaux, abandonnée par ses frères et sœurs et obsédée par la Révolution. Elle répétait sans cesse les mots et les slogans de la Révolution et menaçait les autres,  » Modérés  » et  » royalistes « , d’être arrêtés par le Comité de sécurité publique. Elle se plaignait de sensations de brûlure, se promenait nue, aspergeait sa personne et ses draps d’eau froide en hiver ou en été, rampait à quatre pattes et mangeait de la paille, des plumes et des excréments du sol. L’élève et successeur de Philippe Pinel, Étienne Esquirol (1772-1840), l’observe attentivement à partir de 1807, fait pratiquer une autopsie après sa mort et décrit longuement son cas dans Des maladies mentales (2 vols., 1838). Il semble que sa maladie n’avait aucune cause physique observable, malgré son combat contre la syphilis. Dans la terminologie actuelle, elle serait probablement décrite comme atteinte de schizophrénie ou de psychose maniaco-dépressive.

La vie d’Anne-Josèphe Théroigne fut une tragédie. Femme ambitieuse et courageuse qui a échappé à la corvée paysanne pour tomber dans une vie de courtisane, elle a accueilli la Révolution française comme une libération. Elle aspirait à jouer un rôle et à ce que toutes les femmes échappent à l’oppression de leur sexe et soient traitées comme égales aux hommes de toutes les manières, y compris même le port des armes. La Révolution  » a transposé sa répulsion à l’idée d’être une femme dans un féminisme guerrier « , écrit Elisabeth Roudinesco. Malheureusement, parce qu’elle était une femme démunie de moyens et qu’elle ne trouvait pas d’acceptation parmi la classe moyenne ou les travailleuses, elle a échoué dans presque tout ce qu’elle a tenté. Paris n’organisa pas de légions féminines, par exemple, bien que certaines aient été formées en province. Elle a été clouée au pilori dans la presse, humiliée dans les lieux publics et, par une terrible ironie, est devenue célèbre (ou infâme) pour des actes qu’elle n’a jamais accomplis. De plus, plus tard, sa folie a été prise, en particulier par les conservateurs, pour symboliser le destin de la Révolution elle-même. La Révolution s’est certainement avérée être surtout une fausse aube pour elle. Il en va de même pour les femmes de France, qui n’obtiennent le droit de vote qu’en 1944-150 ans après la désintégration de Théroigne dans la folie.

sources :

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lectures suggérées:

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